Les cafés botaniques
Jardin et littérature
vendredi 10 décembre 2004

 

Nous nous sommes retrouvés, ce 10 décembre dans le coin cheminée d'Utopia, pour échanger nos différentes lectures concernant le jardin. La soirée fut très conviviale. Chacun à tour de rôle a lu des passages de texte ou des poèmes.
Voici les principaux :

Chanson de Serge Lama

Les jardins ouvriers (Les illusions)

Les jardins ouvriers
S'échangeaient branche à branche
Des oiseaux le dimanche
Les maisons se parlaient

Ça sentait le bébé
Les dragées, les baptêmes
L'amour, les chrysanthèmes
Le propre, les abbés

Des illusions, ils en avaient
Plein leurs armoires, plein leur greniers
Qu'ils transmettaient par testament à leur enfants
Ça s'envolait comme un ballon
C'était sucré comme un bonbon
C'était pas vrai mais c'était bon
Les illusions

Les jardins ouvriers
C'était de la verdure
Un zeste de nature
Où le soleil brillait

Elle qui reprisait
Lui qui fumait sa pipe
Ça faisait des équipes
De cœur qui se taisaient

Les illusions, ils les dansaient
Sous les lampions, sur les pavés
Dans la mitraille des trilles des accordéons
Les émois, les premiers frissons
Les fleurs mortes, les papillons
Ficelés dans les boites en carton
Des illusions

Les jardins ouvriers
S'échangeaient branche à branche
Des oiseaux le dimanche
Mais….les maisons se parlaient

Quand tu aimais les jeux
De Rimbaud de Verlaine
Par derrière les persiennes
On te montrait des yeux

Les illusions, c'était au fond
Un parfum qui sentait pas bon
Comme ces fleurs qui poussent au milieu des chardons

Les rumeurs battaient aux balcons
Comme le vent et les chansons
Ça rend heureux mais ça rend con
Les illusions

La genèse, Dieu créa un jardin de Sir F. Bacon

La création du Paradis

Au commencement, Dieu tout puissant planta un jardin.
Et en vérité, c'est le plaisir humain le plus pur.
Le plus grand rafraîchissement de l'esprit des hommes ;
Sans lequel bâtiments et palais ne sont qu'ouvrages grossiers.
Et on verra toujours, quand seront venus les temps
De politesse et d'élégance, les hommes bâtir avec majesté
Avant de jardiner avec finesse :
Comme si le jardinage était un art suprême.

Texte de Robert Desnos

Le souci

Et pour qui sont ces six soucis ?
Ces six soucis sont pour mémoire.
Ne froncez donc pas les sourcils, Ne faites donc pas une histoire,
Mais souriez, car vous aussi,
Vous aussi, vous aurez des soucis.

L'hortensia

La belle est au bois dormant,
Hortensia bleu,
Hortensia rouge.
La belle est au bois rêvant,
Hortensia rouge,
Hortensia rouge ou bleu.
La belle est au bois aimant,
Qui l'aime le mieux ?

Extrait de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules , de Philippe Delerm, paru chez Gallimard en 1997

Titre de la nouvelle : Le jardin immobile

On marche dans un jardin, l'été, quelque part en Aquitaine. C'est le creux du mois d'août, au début de l'après-midi. Pas un souffle de vent. Même la lumière semble dormir sur les tomates : juste un point de brillance sur chaque fruit rouge. La dernière pluie les a maculés d'un peu de terre. C'est bon, l'idée de les passer sous l'eau fraîche, et de goûter leur chair encore attiédie. A l'heure qui ne passe pas, juste déguster la déclinaison patiente des couleurs. Il y a des tomates d'un vert pâle, un peu plus foncé au cœur du réceptacle, et d'autres d'un presque orangé où dort une touche d'acide. Celles-là ne semblent pas faire plier la branche. Seules les tomates mûres ont la sensualité penchée.

Un escabeau s'appuie contre le prunier d'ente. Plusieurs fruits sont tombés dans la petite allée qui court autour du potager. De loin, les prunes paraissent mauves, mais on découvre en les approchant toute une lutte entre bleu sombre et rose, et quelques grains de sucre collés sur la peau fragile : les fruits tombés se sont ouverts et pleurent une chair abricot brunie par la terre mouillée. Dans l'arbre, les prunes pas tout à fait mûres ont des rougeurs tachetées sur fond d'ocre-vert : le bleuté de leurs aînées les tente et les effraie.

On voudrait s'en tenir à l'ombre. Mais le soleil pleut dans les branches avec une implacable douceur. C'est lui qui fait le blond de tout le potager : celui des laitues paresseuses, mais aussi des bettes affalées contre le sol. Seules les feuilles de carottes résistent en piquante verdeur, comme si leur minceur les préservait d'un abandon languide. Au bout, contre la haie, c'est trop tard pour les framboisiers : loin du velours rubis-grenat, on en est déjà là au dessèchement brun, à la scorie parcheminée. De l'autre côté, le long du petit mur de pierre, court le poirier en espalier, avec cet ordonnancement symétrique des bras que vient féminiser l'oblongue matité du fruit moucheté de sable roux. Mais la fraîcheur la plus acidulée, la plus désaltérante monte du pied de la vigne muscate déployée juste à côté. Les grappes hésitent entre l'or pâle et le vert d'eau, entre l'opaque et le translucide ; les unes se gorgent de lumière quand les autres, plus réservées, préservent une pellicule de buée-poussière. Mais quelques grains déjà se nuancent de lie-de-vin, et dérangent la séduction adolescente des grappes vertes happant le soleil d'août.

Il fait chaud, mais le prunier, l'abricotier, le cerisier donnent leur ombre où dort aussi la table de ping-pong inemployée –quelques prunes rouges sont tombées sur la peinture émeraude écaillée. Il fait chaud, mais au plus profond d'août dort au jardin l'idée de l'eau. C'est autour d'une longue tige de bambou le tuyau d'arrosage aux couleurs délavées. La courbe irrégularité de ses méandres, la vétusté de ses raccords emmaillotés de chatterton et de ficelle ont quelque chose de familial, de pacifiant ; l'eau qui viendra de là ne peut avoir de violence calcaire, de fraîcheur mécanique. De là coulera dans le soir une eau-douceur, une eau-sagesse, juste assez.

Mais maintenant, c'est l'heure du soleil, de l'immobilité sur tous les blonds, les verts, les roses – c'est l'heure de cueillir et d'arrêter.

  Extrait de Sido , de Colette

O géraniums, ô digitales … Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumés au long de la terrasse, c'est de votre reflet que ma joue d'enfant reçut un don vermeil. Car « Sido » aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte, des hortensias et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge, encore qu'elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais … A contrecoeur elle faisait pacte avec l'Est : « Je m'arrange avec lui » disait-elle. Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux, ce point glacé, traître, aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.

Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un junko-biloba – je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades d'école, qui les séchaient entre les pages de l'atlas – tout le chaud jardin se nourrissait d'une lumière jaune, à tremblements rouges et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet dépendaient, dépendent encore d'un sentimental bonheur ou d'un éblouissement optique. Etés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits … Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me l'accordait en récompense. J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et demie, et je m'en allais, un panier vide à chaque bras, vers les terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.

Archéo logis avec jardin de Philippe Sahuc…….Auto-édition :

Passage 1

Le jardin avait vu ma mère grandir, il me semble l'avoir su très tôt. Donc Vé, ma mère, a elle aussi vu le jardin rapetisser. Comme moi. Parce qu'il y a eu un temps où le jardin donnait leur mesure aux baleines. Puis est venu le temps où les baleines n'ont plus donné la mesure de l'immensité du monde.

Mais le jardin de l'enfance n'a pas laissé à la mémoire que des reflets. Il a aussi laissé la sensation des mains couvertes de terre, l'hébétude des lignes comblées, que l'intérieur de la bouche défend de frotter l'une contre l'autre. Dès l'enfance, le jardin a fait cracher sur la terre des mains.

Passage 2

Vé, (ma mère) ne se réjouit pas du même jardin que moi. Son jardin est promesse de la ville dans laquelle il est serti. En haut de la rue des Flandres, il y a le terminus du douze, le tram qui mène en ville, c'est à dire au centre noble. Lorsque le vent souffle d'autan, on l'entend démarrer. C'est si bon de le savoir à portée. Et de savoir qu'on peut en quelques pas être au faubourg et aller à la boucherie, à l'épicerie, à la boulanger et même à la pâtisserie où on sait ce que c'est qu'un serbe, un Paris-Brest ou un saint-Honoré !

Vé regarde et écoute la ville par-dessus le jardin, Son bonheur vient de pouvoir faire ça.

Combien de fois, entendant et apercevant la ville par dessus le jardin, je me suis dit qu'en baissant le regard, en concentrant l'ouïe, on pouvait se protéger…..

Jardiner, c'est être au monde

De "Le jardin, notre double, sagesse et déraison", par Hervé Brunon,
éditions Autrement 1999

A l'opposé de ces jardins finement élaborés et destinés à toucher un public large et sensible, certains petits jardins attirent de plus en plus le regard, en ce qu'ils proposent, à une échelle certes beaucoup plus modeste, une réponse tout à la fois concrète et accessible à ce désir de se rapprocher du monde.
 Point n'est besoin en effet de posséder des jardins vastes comme des pays, comme le furent autrefois les jardins des empereurs chinois, pour avoir le sentiment de posséder le monde; Une parcelle suffit, c'est ce que nous prouvent depuis maintenant un siècle les jardins familiaux.
Créés à la fin du siècle dernier par un prêtre démocrate-chrétien, l'abbé Lemire, ces jardins furent conçus pour offrir aux ouvriers les plus démunis et ayant une famille à charge un espace qui puisse leur fournir, outre quelques subsides, une raison de se redresser et d'affronter le monde avec
un regain d'orgueil et de fierté.
Bien qu'aujourd'hui la population des jardiniers se soit élargie, nombreux sont ceux qui, habitant des villes surpeuplées, logeant en pavillon ou en HLM, trouvent dans ces jardins situés aux abords des villes, dans ces zones délaissés par la cité, bordures d'autoroutes ou de voies ferrées, plus qu'un
lieu de détente, une véritable porte ouverte sur la liberté.

Voici quelques textes dans lesquels il est fait allusion au jardin :

  • Le petit Prince de St Exupéry
  • La faute de l'abbé Mouret de Zola, description poétique du jardin du Paradou
  • Candide de Voltaire
  • L'Amandier et le Figuier d'Anne Sophie Rondeau dans la collection : « Le Nom de l'arbre » chez Actes sud. Collection sur les arbres et leur symbolique,
  • L'âme jardinière de Catherine Daroze collection Aubanel… très joli texte sur l'arbre enraciné entre le ciel et la terre
  • Le jardinier et le seigneur de La Fontaine :